[fr] L’homme de la situation
par Ouriel Ohayon 4 juin 2008

Je voulais rédiger ce billet depuis un moment mais l’actualité récente suite aux départs quasi simultanés de Tariq Krim (NetVibes) et Franck Poisson (WebWag) de leur poste de PDG, j’ai voulu profiter de l’occasion pour donner mon avis sur le rôle d’un fondateur dans une startup. Beaucoup crient à la fin d’une époque dorée et à une parenthèse qui se ferme sur l’ère du Web2.0 qui a mon sens n’a jamais été ouverte ou mieux dit que ne se fermera jamais (pour la simple raison que nous vivons dans un web en permanente evolution). D’autres pensent que le départ d’un CEO est la preuve d’un dysfonctionnement dans la société. Personnellement je vois les choses différemment: un patron doit quitter sa place (comme un autre employé d’ailleurs) quand il n’est plus l’homme de la situation.

Les compétences nécessaires à la création d’un projet sont très spécifiques et si vous n’avez jamais participé à la création d’une société dès son départ il est difficile d’essayer de résumer cela en quelques mots. Il faut être multi fonctionnels, avoir une excellente vision, un sens du produit très fort et une bonne capacité à attirer des talents et des financements sans avoir prouvé encore quoi que ce soit. Mais l’essentiel de la vie d’une jeune société est d’abord orientée autour de la création de son produit. Sur le Web notamment avec la logique du financement par capital risque cela va même un peu plus loin. Il est avant tout plus important de prouver que vous pouvez générer une audience importante avant de pouvoir en tirer des revenus (sauf pour les sociétés d’ecommerce ou le modèle économique est inhérent au service dès le premier jour). En d’autres termes le focus de la société doit être avant tout sur la conception de l’offre. Bien entendu elle ne peut être déconnectée de son pendant économique à savoir la gestion des couts mais aussi la vision du modèle de revenus. Mais comment générés des revenus sans audience?

L’homme de la situation pour une startup web est avant tout une personne qui doit avoir une forte culture produit. Tous les services populaires sur le web sont nés d’entrepreneurs qui savaient concevoir des produits de très haute qualité: Digg, YouTube, Google, Yahoo….Les modèles économiques sont arrivés plus tard pour toutes ces sociétés (au fait pour ceux qui ne le savait pas YouTube va générer près de 200 millions de dollars en revenus cette années).

Mais très vite il arrive un moment ou le fondateur ne peut plus être le capitaine du bateau startup. Pour la simple raison que la société entre dans une phase de maturité différente et que le focus initial est caduque. Le fondateur n’est plus l’homme de la situation - sauf s’il dispose de la compétence nécessaire pour faire face aux nouveaux défis (mais cela est rare). Il doit passer la main. Ce n’est pas un échec personnel ou un échec tout court. C’est une nécessité. Ne pas le reconnaître est une erreur grave. Comme le disait récemment l’ancien patron de M-systems que j’ai rencontré “il faut savoir rêver sans s’endormir”. Guarder le sens de la lucidité et permettre à la société de continuer sa croissance notamment quand elle arrive dans sa phase commerciale est un virage qu’il faut savoir prendre.

Bien entendu il peut y avoir d’autres raisons au départ d’un fondateur: un conflit avec les actionnaires, une inadéquation de l’offre au marché, un sens de l’anticipation trop avancé,…Mais un fondateur peut rarement rester le patron ad vitam de la société. Certains d’ailleurs le reconnaissent très tôt et bien que fondateur ne prennent pas le titre de PDG. C’est aussi vrai avec des sociétés moins jeunes. A un certain moment Steve Jobs n’était plus l’homme de la situation (avant de le redevenir), Bill Gates non plus. Ce qui compte en revanche c’est que l’esprit du fondateur, celui qui a insufflé l’âme de la société perdure à travers le temps pour donner une continuité dans la durée (si bien entendu il y a une adéquation avec la demande du marché)

Si l’on comparait une organisation à un être humain, je dirait qu’on a n’a pas le même type de professeur enfant, adolescent et adulte. Il faut être l’homme de la situation, il faut savoir l’admettre, le reconnaître et passer la main le moment venu. Le web est une jeune industrie et ce type de situation va se répéter bien souvent dans les prochains mois.

Note: je pense que vous comprendrez simplement pourquoi j’ai choisi cette image comme illustration

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  • Dans le cas de Netvibes, je ne suis pas super persuadé par les arguments & explications que tu donnes ici.
    Cette remarque est faite en référence avec le caractère et le charisme de Tarik, ceux-là même de ses débuts dans cette aventure…

    Quelqu’un disait “Une justification est une réponse à une question qui n’a pas été posée…”

  • Une analyse très intéressante !

  • Thierry je ne veux pas parler pour Netvibes. Je te laisse lire ses propres commentaires ici

    http://www.tariqkrim.com/2008/06/03/my-new-role-at-netvibes/

  • “Ce qui compte en revanche c’est que l’esprit du fondateur, celui qui a insufflé l’âme de la société perdure à travers le temps”

    Je pense que c’est effectivement le plus important… Car même si personne n’est irremplaçable, l’identité d’un projet/groupe permet de garder un fil rouge qui lui restera parfaitement visible.

  • Un peu comme sur La Fraise où l’esprit de Patrice Cassard n’a malheureusement pas été maintenu au moment où le site a été revendu.

    Mais alors Ouriel, si on suit ton raisonnement, les fondateurs sont condamnés à ne devoir passer le temps qu’à créer des sociétés ?

    Cela risque de poser des problèmes à partir d’un certain âge, non ? :p

  • Pas de bol pour Youtube ça n’a pas l’air de s’annoncer comme prévu (les 200M n’était de toute façon que pure spéculation comme le dit votre article)…
    http://feeds.feedburner.com/~r/JohnBattellesSearchblog/~3/304495950/004483.php

    Du coup l’homme de la situation se casse aussi mais c’était celui chargé de la monétisation.

  • Pareil.. Je doute bcp que ton post puisse s’appliquer à Netvibes et Webwag.

    Youtube ou Google dominaient le marché avant de faire de l’argent. Netvibes est à 2% et ne touche que les geeks, Webwag…

  • Il y a effectivement une différence entre le cas ou un manager fondateur qui décide de passer la main à quelqu’un plus compétent que lui pour ainsi se consacrer pleinement à ce qu’il sait bien faire (ex : Google avec Page, Brin et Schmidt ou Microsoft avec Gates et Ballmer) et le cas ou ce même manager fondateur se fait « lourder » par ses actionnaires parce qu’ils ne croient plus en ses compétences et sa stratégie pour assurer l’avenir de l’entreprise (cas Apple en 1985 avec Jobs et Sculley). La conséquence tragique à cela est quand l’âme de l’entreprise disparait en même temps que le départ de son fondateur, ce qui est rarement rattrapable avec toute la bonne volonté de ses actionnaires financiers.

  • Emmanuel cela ne fait que confirmer ma theorie, sauf qu il ne s agit pas d un fondateur mais d un employe qui semblait ne pas disposer de suffisamment de stocks

    Pfiffeur: oui c est inevitable. la question n est pas si mais quand.

    John, je n ai pas dit que mon billet s inspire du cas Netvibes ou Webwag mais que cela m a donne l opportunite de lancer la conversation

  • Le ton du billet est très juste Ouriel. Je pense qu’en fait c’est comme pour un avion: tu as la phase de décollage et le vol en altitude.

    Ces 2 phases sont différentes: le fondateur est là pour pousser fort dès le départ et s’assurer de tous les soutiens, et celui qui prend son relais doit garder la société à niveau (vol en altitude) et la faire progresser. Ce sont vraiment 2 types de jobs différents, et c’est ce qui se passe pour les 2 sociétés que tu as citées.

  • bon papier, je suis d’accord avec toi

  • Et Jeff Bezos dans tout ça ?

    Grand passionné, optimiste au delà de tout,
    fondateur d’Amazon en 1994 et toujours la!

    Il fait évoluer son business e-commerce et reste un passionné de technologie.

  • Comme je le dis plus haut, c est possible mais rare. Et meme la bas un jour Jeff Bezos devra quitter la barque. C est ainsi

  • Il faut en fait considérer la situation de l’entreprise au moment où ce transfert de management s’opère. C’est bien une particularité du Web que de voir les créateurs, manageurs historiques, porteurs de la vision initiale, être gentiement, ou pas, remerciés de leurs bons et loyaux services. Cela tient essentiellement à la présence d’investisseurs qui n’ont de cesse dès leur entrée dans l’entreprise, d’envisager la meilleure sortie. Rien d’anormal jusque là, c’est la règle du jeu. Il s’exerce une pression hors norme sur le CEO placé au même moment dans une situation de confort financier - très relatif - et qui peut être tenté d’en oublier les fondamentaux du commerce, qu’il s’opère en ligne ou pas. Une entreprise survit surtout et d’abord parce qu’elle a quelque chose à vendre … un produit, un service, les deux, mais une vraie capacité à générer du CA. Je ne crois donc pas au caractère immuable de ton propos sur le remplacement des managers. Peut-être faut-il se poser la question au cas par cas et justement considérer ce qui peut avoir pousser Index Venture par exemple, et les autres, à souhaiter changer de Capitaine au moment de changer de cap. La survie de l’entreprise passe aussi par la capacité de son patron à accepter la remise en question, la volonté de s’adapter, la capacité à envisager des démarches alternatives, etc.

  • C’est un peu plus compliqué que ça.

    Il existe différents types de patrons : le serial créateur, qui quitte son bébé et repart à zéro car c’est la création qui l’intéresse, le développeur de potentiel, le patron qui bâtit dans le temps et sait gérer la montée en puissance, le redresseur, le repreneur…

    C’est une question d’envie, de personnalité, de facultés et de qualités. Personne n’est obligé de passer les rênes. Mais il y a des circonstances qui le nécessitent ou sont plus favorables.

  • Tout a fait d’accord avec ce post, il faut souligner que Netvibes a la chance (enfin, est-ce une chance ou juste un calcul malin de Krim et Chappaz) d’avoir le successeur du CEO in-house, ce qui leur évitera une transition chaotique… Comme quoi l’équipe dirigeante avait conscience de tout cela depuis déjà longtemps.

  • Je pense que ça dépend du projet et de la personne, de son background.

    Pour ce qui me concerne, j’ai cofondé et dirige aujourd’hui un média européen participatif en 6 langues (qui cherche des investisseurs). C’est une vision passionnante qui peut valoir la peine d’y consacrer sa vie.

    Aussi, je suis peut-être un peu vieux jeu (bien que j’ai 28 ans) mais, côté culture, je suis fils d’un entrepreneur qui a toujours piloté la même boîte avec passion.

    Les serial entrepreneurs dont la seule passion serait la forme (créer pour créer) ne m’emballent pas. La création d’entreprise, c’est pour moi un moyen d’atteindre des objectifs qui nous permettent de changer les choses.

  • Ne pourrait-on résumer en disant que créateur d’entreprise, et gestionnaire d’entreprise sont 2 métiers différents ? On est rarement les 2 à la fois.

  • Très bon billet et qui ne s’applique pas qu’au rôle de fondateur

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