La marche inéluctable de l’industrie du disque vers la gratuité (non le tout gratuit)
par Ouriel Ohayon 5 octobre 2007

2007 restera une année noire pour l’industrie du disque. Ou pour le moins pour les maisons de disques. La forteresse des DRM s’effondre, la vente de CD suit la même pente, des artistes comme Prince ou Nine Inche Nails abandonnent leurs maisons de disques et… quand ils ne donnent pas leurs morceaux (), ils invitent leurs fans à pirater leurs albums(). Dernier avatar de cette série noire, Radiohead, qui vient de quitter son éditeur, Capitol Records, a mis son album en libre service sur Internet au prix( lire cela) que les internautes choisiront de le payer !

Le business model de la version digitale de l’industrie du disque est somme toute assez simple : un peu comme pour les logiciels, les coûts de production marginaux sont nuls et dès lors qu’il existe un original, le coût de la première copie est proche de zéro et il en va ainsi de toutes les suivantes. En termes clairs, et comme n’importe qui peut produire ces copies, cela signifie qu’il n’existe aucune barrière à l’entrée et que l’univers concurrentiel est parfaitement fluide. A moins que des moyens légaux (copyright), techniques (DRM) ou n’importe quel autre procédé de nature à recréer ces barrières soient mis en place, la théorie économique impose une conclusion très simple : le prix des morceaux de musique étant une fonction décroissante du nombre d’auditeurs capables de copier les dits morceaux, la gratuité des contenus est un horizon inéluctable pour l’industrie. C’est aussi simple que cela, et les faits sont là pour le prouver : en Avril 2007, le prix moyen d’un morceau sans DRM était de $1,29, il n’est plus que de $0,89 aujourd’hui… soit une chute de 31% en moins de 6 mois ! Et les réseaux P2P ne font qu’accélérer le mouvement jusqu’à le rendre incontrôlable: à titre d’exemple, ce sont plus d’un milliard de morceaux qui sont téléchargés chaque mois sur BitTorrent en toute illégalité.

A la fin des fins, et à moins que les autorités décident de mettre en place des mesures drastiques de protection de cette industrie – comme une redevance globale sur les contenus artistiques -, la théorie économique aura le dernier mot, et le prix de la musique deviendra nul. Et une fois que les maisons de disque seront à genoux, incapables de survivre au tarissement de leur principale source de revenu, beaucoup de bonnes choses peuvent arriver.

En premier lieu, d’autres sources de revenus peuvent – et doivent – être exploitées, en particulier les concerts, et l’édition de séries limitées ou d’albums collectors. Les frémissements de ce mouvement sont sensibles : le nombre de concerts a explosé cette année () et Radiohead a mis sur le marché une édition spéciale de leur dernier album pour rien moins que £40 au moment même ou cet album était proposé gratuitement sur Internet.

En second lieu, les artistes comme les maisons de disques vont enfin se mettre à considérer les contenus digitalisés pour ce qu’ils sont, c’est à dire non plus une source de revenus directs, mais un véhicule pour promouvoir le cœur de leur offre (les concerts, les éditions spéciales). Un peu comme les radios, les utilisateurs vont être encouragés à télécharger les morceaux et à les diffuser… et plus ils seront actifs, plus ils deviendront le cœur de la cible des maisons de disques. Amusant renversement de situation pour des individus qui sont aujourd’hui considérés comme des criminels…

La gratuité absolue de la musique n’est pas encore pour demain, et ne serait ce que pour éviter de télécharger n’importe quoi la plupart des utilisateurs est prête à rémunérer la qualité de services tels que iTunes ou Amazon. Les réseaux P2P n’offrent aucune des ces garanties et jusqu’à ce que le téléchargement soit terminé, rien n’indique que vous n’êtes pas en train de récupérer une copie de mauvaise qualité, ou pire, un virus. Entre gratuité (et risque) et sécurité (et coût afférent) la cohabitation risque de durer longtemps, et les prix de rester très bas. Pour le plus grand bénéfice de l’utilisateur.

Note d’Ouriel: je ne peux être entièrement d’accord avec Michael Arrington. Je suis d’accord que le coût de production marginal de la musique digital est proche de zero. Cela ne veut pas dire que la musique ne coûte rien et que personne n’est prêt à payer. Cela peut être affirmé sur un fonds de catalogue qui a été mil fois exploité (Ray Charles, Beatles,…) et dont les seuls frais sont liés à la maintenance et peut être au marketing. Mais cela n’est pas vrai d’une nouveauté qui nécessite production et logistique et marketing. Ce qui ne me choquerait pas c’est de voir un jour une offre payante pour les nouveautés ou éditions spéciales à côté d’une offre gratuite pour les fonds de catalogues eux financés par la publicité ou la vente de service périphérique. Le problème n’est pas de savoir si les gens seront près à payer plutôt que de pirater (à ce titre le marché du téléchargement des sonneries de téléphone prouve bien la possibilité de monétiser la musique avec du payant) mais de savoir si le prix est juste et si le service autour de la chanson est suffisamment bon (vitesse de chargement, qualité du fichier, extras fournis autour du fichier, accès des avantages spéciaux..), ce qui suppose un autre modèle économique et un changement de direction tellement majeur que je ne le vois par arriver dans horizon proche. Mais l’impossibilité des Majors à endiguer la progression du piratage va les obliger à penser différemment et à imaginer de nouveaux modèles (comme collaborer avec des startups comme Pandora ou Deezer) et à développer une offre et une expérience musicale plus riche (et sans DRM) que ce que peut proposer le simple téléchargement d’un titre pirate sur internet.

Billet traduit par Nicolas Clair et édité par Ouriel Ohayon

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  • C’est amusant : alors que TechCrunch publie “La marche inéluctable de l’industrie du disque vers la gratuité.” il se trouve que Ratiatum publie un intéressant billet titré “La musique financée par la publicité, un modèle non viable ?” :
    http://www.ratiatum.com/breve5775_La_musique_financee_par_la_publicite_un_modele_non_viable.html

    Alors, soit on invente “la musique gratuite non financée par la publicité” - mais alors par quoi ou par qui ? - soit, et mon opinion rejoint celle d’Ouriel, la vérité sera entre les deux :
    - le produit de base, track en MP3, sera gratuit
    - des produits premium (pack collector comprenant un DVD, des photos en tirage limité, des bonus exclusifs, que sais-je…) seront payants, avec un rapport qualité/prix qui permettra au marché du “bel objet” de se développer.

    Pour autant, on peut se demander si le taux de marge des maisons de disque, qui deviendront peut-être enfin des maisons de musique :-) ne va pas baisser, et si la logique de financement des jeunes talents par les “artistes installés” ne sera pas remise en cause…

  • Merci TechCrunch pour ce trés bon article. Néanmoins il existe aussi un marché lié à la taille du catalogue : le systéme de la Longue traine appliqué par iTunes semble fonctionner. Et cela ne signifie pas que le prix baissera indéfiniment pour tous les morceaux.

    Une autre piste dont le modéle économique n’est pas encore trés clair mais dont l’approche est alternative : les Net-Labels… J’ai l’impression qu’ils sont à la musique ce que les blogs sont à l’édition !

    Merci Ouriel pour vos notes.
    A+

    Axel

  • @Axel: la théorie de la longue traîne peut en effet marcher pour la musique, , mais elle n’est malheureusement pas encore étendue à d’autres secteurs de la culture.

    Ainsi pour le cinéma : il existe d’énormes catalogues de films indépendants, de documentaires, de reportages, de courts-métrages, de films d’animation etc qui ne sont pas aujourd’hui disponibles sur Internet, ou y sont à des prix trop élevé … pour 2 raisons principalement :
    - le coût de numérisation (si le film n’est pas déjà numérique) puis de mise en ligne sur une plateforme de VOD
    - le coût de diffusion : un film numérique encodé avec une bonne qualité c’est très lourd et la bande passante coûte encore cher.

    Ces coûts ne sont hélas pas des coûts marginaux, ce qui explique
    - que les prix de la VOD restent élevés
    - que l’offre de VOD soit encore trop restreinte
    Ces deux points sont les principales freins au développement massif de la VOD, cela ressort des études menées auprès des consommateurs eux-mêmes.

  • L’avenir de la musique c’est le micro-mécènat + live + album “objet”. J’ai un truc bien ficelé sur le sujet, mûri depuis quelques années, il va être temps de le ressortir :-)

  • Les gens qui disent ce genre de choses connaissent généralement très bien Internet, mais absolument pas le milieu musical…

    Enfin, si ça permet à certains ayant levé des fonds d’appliquer la méthdoe coué pour se dire “tout va bien” c’est déjà ça

    Voilà mon sentiment:
    http://www.corvaisier.fr/2007/08/12/la-musique-inde-en-telechargement-en-france-ya-til-un-marche/

  • Ha oui le micro-mecenat … Comme ce que fait Zikpot.fr, (la Bourse de la Musique) qui aide les artistes nouveaux talents à financer leur promo et leurs enregistrements en studio grace au soutien des fans par SMS et revenus pub?
    Ou comme ce que fait sellaband en collectant de l’argent pour rendre les internautes producteur du CD ?
    En fait, y participer ça coute aussi cher qu’un cd sauf qu’ici on paye avant que le cd soit produit et en plus on touche des revenus dessus si ça se diffuse ensuite…

  • ca fait plus de 20 ans qu’on nous bassine avec un CD de pietre qualité audio… retour de baton depuis 10 ans.

    il existe des formats d’enregistrement numérique de tres haute qualité, des formats de compression audio non destructifs, je ne sais pas quand un industriel se décidera à aller vers des solutions de ce type pour la hifi.

    coté vidéo on sort des enregistreurs dvds temps réel, des blouraies trucs machin…coté musique rien. les industriels n’y croient plus, pourquoi les cons sommateurs feraient-ils différemment ?

  • Ce n’ai pas la musique qui devient gratuite. Le coût de la musique existe bel et bien, c’est sa distribution et son accès qui est chamboulé. Ayant un coût marginal nul, le MP3 logiquement ne peut être vendu a l’unité. La logique économique pour ce support numérique c’est l’abonement. Conclure que la musique devient gratuite sous prétexte que les P2P sont en vogue et qu’il n’existe pas de bonne formule d’abonnement est un raccourci très simpliste.
    Les concerts c’est l’avenir, peut petre mais à y regarder de plus près, le modèle du spectacle vivant n’est pas économiquement rentable. Contrairement au modèle industriel, plus l’on produit de concert, plus le coût est élevé.
    Enfin, le coup de génie de Radiohead est sur la distribution. Tout le monde se fixe sur le prix libre de l’album MP3 mais le vrai coup de génie est sur la distribution du CD. Proposer un objet deluxe sans passé par un distributeur avec tous les avantages qui en découle

    http://viva-musica.blogspot.com/2007/10/radiohead-devient-indpendant.html

    PS: Radiohead a quitté Parlophone (ditribution EMI et non Capitol records.

  • “et à développer une offre et une expérience musicale plus riche (et sans DRM) que ce que peut proposer le simple téléchargement d’un titre pirate sur internet.”

    Ce point est d’ore et déjà perdu et ne sera jamais rattrapable (cacophonie des droits et gestion des droits).

  • Je suis un peu déçu par ta note Ouriel, je trouve que l’analyse originale est plus profonde que la tienne, et permet d’entrevoir l’avenir a plus long terme. Elle se base sur des faits, des chiffres, et des évolutions récentes du marché. Tes propos ressassent au contraire ce qu’on entend partout depuis quelques années, chez Ratiatum par exemple. De plus, tes propos sont un peu contradictoires avec le contenu original (qui explique clairement que c’est la copie de la musique qui ne coûte rien). J’aime le point de vue de l’article original, intéressant. Ta note l’est moins !

  • DoDot tu n’est pas obligé d’aimer
    Mais je persiste et site. Il faut distinguer le coût de production de la musique et son coût de distribution qui à part quelques coût fixes (comme la numérisation) et variable (maintenance et hébergement) tendent vers zero avec le volume. La musique de qualité n’est pas gratuite à produire et il faut modèle économique qui reflète mieux la réalité de ces deux coûts

  • Pour ce qui est du modèle économique, tu semble être pour la règlementation, et Michael Arrington pour la libéralisation. Ma pensée se situe plutôt du côté de Michael, et comme lui je suis persuadé que le temps joue en notre faveur :)

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